Télimélé, une bourgade du Fouta Djalon

Petite bourgade au bout d'une longue piste, Télimélé est préfecture, un peu décalée à l'Est de son département, ce qui rend les communications d'autant plus difficile. La nature est assez rocailleuse, pour ne pas dire parfois carrément montagneuse et les pistes sont encore plus mauvaises et mal entretenues que celle qui vous amène de la grande route qui traverse la Guinée. Trois à quatre heures de piste, cassante, avec même une montée en virages qui ressemblerait à celle des Ménuires, les trous dans la route en plus …

Comme chaque fois qu'il y a pistes, il y a poussière de latérite, soulevée par les voitures et le vent, qui se dépose partout, je faisais tout à l'heure le constat que les éclairages publics-panneaux solaires étaient, en soi, une bonne idée, à condition qu'ils fussent nettoyés. Les voitures sont de deux sortes, les 4x4 qui transportent gens importants et responsables d'ONG (elles ne sont pas nombreuses à Télimélé) et les breaks (le break 505 fait fureur, malgré ses trente ans d'âge), de préférence avec huit-dix personnes à bord, plus cinq matelas, quelques sacs de riz, deux chèvres et trois passagers supplémentaires sur la galerie de toit. Sinon, Télimélé a plébiscité la moto, de préférence avec trois passagers sur la selle, parfois un bébé dans le dos de sa maman, et qui peut faire de longs voyages, parfois plus rapidement que le 4x4 ou le Peugeot. Il y en a des milliers, on les répare dans la rue, on les nettoie dans la rivière, en amont des lavandières.

Heureusement, quand elle n'est pas empoussiérée, la nature est belle : grands arbres dont beaucoup sont des manguiers, forêts d'altitude, rivières multiples, troupeaux de vaches – on est en pays Peuhl – qui paissent un peu n'importe où, parfois dirigés par des bergers en guenilles. Les rivières doivent être assez poissonneuses car la nourriture courante est riz + poisson + sauce pimentée où le curry est très présent. J'ai passé une journée et demie d'un exercice purement technocratique (déclinaison départementale d'un plan d'action national qui ambitionne "zéro Ebola en 60 jours") et son lancement officiel (discours des autorités Préfet en tête). Plus intéressants étaient les chefs religieux – musulmans – et les chefs de village/sous-préfectures, vieux et chenus, parfois parlant français, quatre à cinq femmes, plus jeunes. Nombreux étaient ceux qui étaient fiers d'avoir "vaincu Ebola", en fait d'avoir signalé les personnes malades qui étaient ensuite pris en charge et emmenés à la Capitale dans le centre de traitement le plus proche. Il n'y a pas eu beaucoup de cas à Télimélé, une quarantaine en deux épisodes, mais tous, ou à peu près, ce sont bien passés. Comme toujours, jusqu'à présent, une personne sur deux meurt au Centre de Traitement Ebola.

Mais revenons un peu à Télimélé et au Fouta Djalon. Il y a plein de petites rivières qui descendent de la montagne et, à l'occasion d'un pont ou d'un gué, de nombreuses lavandières qui frottent les vêtements à la main, puis les étendent où elles peuvent, sur les rochers, sur les buissons, dans les arbres. Comme c'était en Europe dans les temps anciens, on se lave pendant que le linge sèche. Grande toilette torse nu, parfois plus, on croise souvent de jeunes filles qui plongent dans l'eau au passage de la voiture, dans de grands cris où le rire se mélange à la pudeur. Quel amusement ! On m'avait signalé un joli point de vue proche de la ville, je suis tombé sur un mélange de lavage de voiture et de motos, de lieu de distraction pour la jeunesse de la ville et de nombreuses lavandières plus ou moins habillées, frottant sur des rochers. Le tout dans un environnement de sacs plastiques, de bouses de vache et d'huile de vidange assez peu attrayant. Je devrais faire un billet sur la pollution et la saleté dans Conakry.

Je n'ai jamais rencontré d'hostilité en Guinée pour faire des photos, même dans les endroits où on pourrait s'y attendre, les lavandières de cet après-midi, par exemple, ou bien des enfants dans la série des habitants de la voie de chemin de fer au port de Conakry. Je montre mon appareil photo, sans prendre de photos à la sauvette, puis je demande d'un geste si je peux prendre une photo, en laissant aux gens le temps de se rhabiller, pour les lavandières, par exemple, puis je photographie, parfois en montrant la photo aux intéressés, qui sont souvent ravis de se voir.

Comme souvent en brousse, j'ai rencontré des gens intéressants, plus proches, plus diserts que dans la capitale où les relations sont plus convenues. Une jeune canadienne, anglophone, épidémiologiste à l'OMS, en mission de six semaines et qui travaille habituellement en Norvège pour l'équivalent de l'Institut de Veille Sanitaire. Français bon, mais perfectible, elle se fait comprendre à merveille, même si, elle aussi, oublie complétement les accents en écrivant en français.

 

Le gué de Kérouané

C'est un village de Haute Guinée, en fait juste au Nord de la Guinée forestière, épargné pendant longtemps par l'épidémie de fièvre hémorragique à virus Ebola qui dévastait les familles plus au Sud. On y entretenait juste un Centre de Transit qui, comme son nom l'indique, ne devait accueillir des personnes que le temps de faire un test et d'en recevoir les résultats, la destinée des malades étant d'aller dans un centre mieux armé, si le test revenait positif, au bout de trois ou quatre jours.

Puis, pour cause d'encombrement, on a commencé à y garder des malades, oh, pas beaucoup, juste un ou deux, un peu plus longtemps. Puis la catastrophe est arrivée. Une malade a accouché d'un bébé et c'est bien difficile de faire un accouchement en tenue de protection, que j'appelle de "cosmonaute". La sage-femme n'a pas dû tout faire pour l'éviter, elle a été contaminée. Son mari, médecin-directeur de l'hôpital a voulu qu'elle bénéficie des meilleurs soins, c’est-à-dire à Conakry, dans le centre MSF, le premier construit en Guinée, le plus célèbre. Ils ont fait dix-huit heures de piste pour rejoindre la Capitale. Imaginez le calvaire, fièvre, vomissements, diarrhée, et son mari avec elle, et l'ambulancier qui conduit d'un trait, brefs arrêts où l'on parle avec la patiente. Au total sept morts, contaminés le mari, l'ambulancier, le collègue médecin du centre de transit qui a examiné la sage-femme, deux infirmières qui ont aidé à la mise en ambulance. Cette maladie est terrible, il y a eu à Kérouané au total quatorze cas liés directement ou indirectement à cet épisode. Cette maladie se joue des solidarités humaines les plus simples, comme d'un médecin à sa femme malade.

Quand tout cela est arrivé, on avait déjà pris la décision de construire un centre de traitement plus conséquent à Kérouané, mais ça prend du temps, même si l'on installe de grandes tentes sur une large base de ciment, ça coûte environ 1 million d'Euros le centre de cinquante lits et ça prend deux mois entre le choix du lieu et l'inauguration. Malheur si vous êtes contaminés dans l'intervalle …

Je suis venu inspecter ce nouveau centre, construit et équipé par la Sécurité civile française, oui, nos impôts. Il est presque fini, juste encore une semaine de travaux, des finitions. Il est tout neuf, je n'ose pas dire beau, ce serait incongru, mais si, il est beau, flambant neuf, il attend ses équipes de la Croix Rouge française qui vont le gérer, soigner avec mille précautions, travailler en pensant constamment à "ça", ne pas faire le geste de trop, être en permanence sous le regard d'un collègue qui n'a qu'un seul but, vous empêcher de faire ce fameux geste. S'habiller et surtout se déshabiller sous le regard d'un sémaphore, un aide-soignant qui vos indique par gestes ce que vous devez faire. Quelle galère !

Aujourd'hui, avec un autre médecin guinéen, je dois donner le quitus de fonctionnement du centre, regarder si tout est prêt pour ce fonctionnement si particulier, faire tous les parcours, depuis l'arrivée du patient "suspect" jusqu'à la morgue. Tout est passé en revue, les circuits protégés, les "zones rouges", les circuits d'eau ou de solutions chlorées à divers degrés pour la désinfection, l'évacuation des eaux usées, celle des déchets de soins, l'incinérateur (un centre en fonctionnement brûle environ 105 tenues complètes par jour !).

Du résultat de notre inspection dépend l'ouverture plus ou moins rapide du centre. Aussi sommes-nous choyés par les autorités locales et les personnels de santé de la localité. On nous a invités à manger "en ville" quand nous avons fini notre inspection. Bien sûr, pour recueillir nos impressions "à chaud". Heureusement, tout y est ! Donc mangeons de bon cœur (poulet "bicyclette", couscous de mil et qq patates, à la cuiller ou à la main – le poulet résiste).

Juste avant d'arriver en ville, en quittant le centre et l'héliport adjacent, nous traversons une rivière avec un bac pour voitures – les lavandières elles, remontent leurs jupes et traversent à pied. Occasion d'une partie de photographie des petits garçons tout nus qui jouent à monter sur le bac, puis à plonger dans l'eau – boueuse à souhait, de cette petite fille qui traverse avec sa maman, des barques qui transportent des mobylettes, bref, la vie simple d'un village qui aurait dû le rester.

Voyage en Guinée forestière

La Guinée, centrée sur le Fouta Jalon, massif montagneux où deux grands fleuves, le Sénégal et le Niger trouvent leurs sources, fait un arc de cercle au dessus de la Sierra Leone et va trouver frontière, à l'Est avec la Côte d'Ivoire et le Liberia. Là se trouve la Guinée forestière, montagneuse vers les Loma Mountains, au Sud-Ouest avec un pic à 1948 m (Bintumani), moins montagneuse vers le Sud-Est, justement là où se trouve Macenta, destination de mon voyage.

Aller depuis Conakry jusqu'à Macenta peut prendre 48 heures, tants les routes sont défoncées par la saison des pluies, qui vient juste de se terminer. L'avion est préférable, ici jusqu'à Kisidougou, au centre du pays, puis l'hélicoptère (russe !) jusqu'à Macenta. Nous traversons donc une zone collinaire, avec les montagnes au loin, très arrosée, très verte et une végétation comme on en voit au Gabon, galeries forestières le long des rivières, riziculture quand la rivière ralentit. Villages isolés dans la forêt, très grands arbres plus ou moins exploités (les distances sont grandes jusqu'à la mer).

Au fur et à mesure que l'on avance vers le Sud, les collines s'estompent et l'agriculture équatoriale reprend le dessus, plantation de cocotiers, champs d'igname. Les villages sont plus grands, moins isolés dans la forêt. Macenta et son Rocher sacré enfin.